« Le salaire est en adéquation avec le marché », ou l’art de dire « non »

Il existe une phrase magique dans le monde des ESN. Une formule capable de clore n’importe quelle discussion salariale en moins de dix secondes, sans laisser de traces, sans avoir à croiser le regard de son interlocuteur. Elle ne vous est jamais dite en face. Elle arrive par téléphone, quelques jours après le « comité de carrière », portée par la voix navrée d’une « commerciale-RH » dont c’est, après tout, le métier.

« Désolée, votre salaire est déjà en adéquation avec le marché. »

Magnifique. Sobre. Imparable.

Qu’est-ce que ce marché, au juste ? Personne ne le sait vraiment.

Le marché, c’est cette entité abstraite et commode qu’on invoque quand on n’a pas envie de justifier une décision. Le marché monte, le marché descend, et ne prévoit jamais d’augmentation. Quelle coïncidence formidable.

Année après année, la même scène se rejoue avec fidélité.

Le salarié attend l’appel, nourri d’espoirs, de retours positifs de ses clients et d’un dossier de compétences soigneusement constitué. La voix navrée lui annonce la sentence. Pas d’augmentation. Mais une adéquation. Réjouissez-vous.

Le problème avec cette philosophie, c’est que la vie, elle, ne reste en adéquation avec rien du tout. Le loyer augmente. Les courses augmentent. L’énergie augmente. Et le salaire reste figé comme une mouche dans l’ambre depuis trois, quatre…dix ans.

On ne parle donc pas de stagnation : on parle d’un appauvrissement lent, méthodique et inéluctable. Le salarié gagne autant en chiffres absolus qu’il y a cinq ans, mais il peut s’acheter moins de choses.

Il serait injuste de prétendre que personne n’est augmenté. Certains le sont, et même généreusement. Les directions générales, les comités exécutifs, les « talents stratégiques » dont la rétention est, paraît-il, un enjeu vital pour l’entreprise. Le marché est visiblement schizophrène : il bloque les salaires des uns tout en libérant avec enthousiasme ceux des autres. Un marché à deux vitesses, en somme. Ou plutôt un marché avec un étage VIP, dont personne ne vous a remis le badge.

« Ils n’ont qu’à partir ! » C’est l’autre phrase-clé du répertoire, celle qu’on prononce entre directeurs avec une certaine désinvolture.  Sans doute confondent ils le salarié avec un consommateur mécontent d’une marque de yaourt ?

En théorie, la mobilité professionnelle, quelle belle idée. Sauf que le marché du travail, le vrai, a la fâcheuse habitude de devenir beaucoup moins accueillant passé un certain âge. À 50 ans, avec un crédit immobilier, deux enfants et une spécialisation bien précise, « ils n’ont qu’à partir » sonne à peu près comme « ils n’ont qu’à se pendre ». Le patron le sait. Il compte même là-dessus.

Pour être honnête, la loi ne prévoit pas d’augmentation automatique. En dehors des négociations de branche et du SMIC, aucun texte n’oblige un employeur à revaloriser les salaires. C’est légal.

Mais « légal » et « bien » sont deux choses différentes.

Il est légal de ne pas céder sa place dans le bus à une personne âgée ou une femme enceinte. Mais il est approprié de le faire.

Ce qui rend la situation encore plus injuste, c’est que le salarié fidèle coûte moins cher à l’entreprise qu’une nouvelle recrue. Elle n’a pas besoin de le recruter, de le former ni de lui expliquer comment tout fonctionne. Il connaît les dossiers, les clients et les nombreux process.

Lui offrir une augmentation décente, c’est donc moins une générosité qu’un investissement rentable. Mais le patron, semble-t-il, ne voit pas les choses ainsi.

Un bon patron, c’est quelqu’un qui traite ses salariés comme des êtres humains, et pas comme des variables d’ajustement budgétaire.

Augmenter décemment ses collaborateurs, ce n’est pas obligatoire, certes. Mais c’est ce qui distingue un gestionnaire de ressources humaines d’un chef d’entreprise qui en mérite le titre.

Un patron qui ne peut pas augmenter ses salariés, ça arrive, et tout le monde le comprend.

Un patron qui ne veut pas augmenter ses salariés tout en servant des bonus confortables à sa direction, et qui délègue l’annonce à une voix navrée au téléphone, a simplement décidé que certains collaborateurs ne valaient pas la peine d’être retenus.

La question reste entière : à quand un patron qui considère que bien traiter ses salariés fait partie du travail, au même titre que les résultats trimestriels ?

Illustration générée par IA


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