Dilemme : l’Œuf ou la Poule ?

(Merci à l’autrice, bien qu’un tantinet teinté politiquement… Toute proposition de rédaction de l’envers de cette fable sera bienvenue…)

Depuis la nuit des temps, l’humanité se déchire sur une question fondamentale : qui, de l’œuf ou de la poule, est arrivé en premier ?

Mais il existe une variante plus agaçante de ce dilemme, une version qui se joue chaque mois (oui, chaque mois, pas plus) dans les bureaux d’une entreprise quelque part en France : qui, de l’actionnaire ou du salarié, est véritablement essentiel à l’autre ?

L’actionnaire, lui, n’a aucun doute. Il est la poule. La poule originelle. Celle qui a pondu le capital, et qui donc, par la grâce divine du capital, mérite de récolter tous les œufs en or jusqu’à la fin des temps. Peu importe qu’il ne sache pas où se trouve la machine à café, ni comment fonctionne le logiciel de facturation, ni même le prénom de la presque totalité des gens qui bossent pour lui. Il a investi. Point final. Le reste n’est que détail opérationnel.

Son emploi du temps est d’ailleurs un poème en soi. Janvier à Saint-Barth, parce qu’il faut « recharger les batteries » après le stress des fêtes. Mars à l’Île Maurice, parce que le printemps parisien est décidément trop gris. Juin à Singapour, pour « explorer de nouvelles opportunités sur le marché asiatique » (comprendre : tester le rooftop bar du Ritz-Carlton). Et une fois par mois, entre deux vols en first class, il daigne poser un mocassin verni dans les locaux du siège. Il traverse l’open space avec la décontraction bronzée de celui qui vient de passer dix jours les pieds dans le sable, serre trois mains, demande si « tout roule », et repart avant même que le café ait eu le temps de refroidir.

Pendant ce temps, les salariés sont là. Tous les jours. Ils arrivent le lundi avec des cernes, repartent le vendredi avec des cernes plus profondes, et entre les deux, ils bossent, vendent, réparent, encaissent les engueulades des clients, rattrapent les erreurs, tiennent les délais et font tourner la machine qui génère les fameux dividendes. Ceux-là mêmes que l’actionnaire empoche avec la régularité d’un métronome suisse depuis son transat à Grand Baie.

Et quand arrive le moment de parler augmentations, là, miracle : l’homme qui claque sans sourciller trois cents euros dans un dîner chez Robuchon retrouve soudain le sens de l’économie. Les marges sont « fragiles ». Le contexte est « incertain ». Il faut « rester prudent ». Il prononce le mot « compétitivité » avec le sérieux d’un chirurgien annonçant un diagnostic grave, puis il repart attraper son vol pour je ne sais quelle île paradisiaque où le coût de la vie, bizarrement, ne semble jamais l’inquiéter.

Le salarié, lui, retourne à son poste. Il calcule mentalement combien de ses mois de salaire tiennent dans un seul dividende trimestriel, et le chiffre lui coupe l’appétit pour la journée. Il regarde la photo de l’actionnaire sur le site corporate (sourire éclatant, costume lin, fond de plage floue) et se demande sincèrement à quel moment « prendre des risques avec son capital » est devenu plus épuisant que se lever à six heures du matin trois cent jours par an.

Alors, qui est l’œuf et qui est la poule ? La réponse est limpide.

Le salarié est la poule : il pond tous les jours, dans la chaleur, dans le froid, sans vacances aux Maldives et sans prime de ponte. L’actionnaire, lui, n’est ni l’œuf ni la poule. Il est le type assis au bout de la chaîne qui ramasse les œufs, les revend au prix fort, et qui, quand la poule demande un grain de maïs en plus, lui explique gravement que « ce n’est pas le moment ».

Et la morale de cette fable ? Elle tient en une phrase : le jour où les poules auront des dents, elles demanderont des comptes.

En attendant, elles continuent de pondre.

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